L’enfant qui était en moi

La jeune enfant était meurtrie. Elle pleurait sans discontinuer, malgré toutes mes tentatives pour la cajoler. Elle avait fini par me désorienter sérieusement.

La profonde déchirure qu’elle portait en nous avait fait mainmise sur mon âme. J’avais beau m’évertuer à rapiécer sa mémoire, elle s’octroyait de plus en plus d’espace, exigeant une condition impossible. Et cette impossibilité lui faisait répandre toutes les larmes de son corps.

Je m’étais imaginé pouvoir la consoler en lui disant que je comprenais ses attentes. Que je ne voulais que son bien-être et sa quiétude intérieure.

Pourtant je savais que notre histoire appartenait à un passé depuis longtemps révolu, impossible à modifier. Ma naissance, sa non-naissance.

Je l’avais prise lentement, dans un geste d’apaisement, je l’avais lovée tout contre mon coeur. Je lui avais murmuré une chanson douce que me chantait ma maman. J’avais séché ses larmes, mais elle n’était plus.

La petite fille avait grandi et son regard avait perdu toute innocence. Elle était tourmentée.

Mis au pied du mur, je ne pouvais pas faire autrement que d’accueillir cette enfant auprès de moi, de vêtir la flamme de son chagrin, d’éprouver à corps perdu ses peurs et sa désolation.

Pour retrouver l’apaisement, la tranquillité et le bonheur, je décidais alors de partir sur le chemin de soi. Cela ne consistait pas à renier notre passé, celui qui construit naturellement notre identité et l’essence même de notre être. Cela consistait à s’apprivoiser, comprendre qu’il nous faudrait vivre ensemble.

La jeune fille était meurtrie, mais j’avais pu sublimer ses larmes. Nous parcourions ensemble ce chemin de l’épanouissement.

La jeune fille avait grandi encore. Elle était devenue une belle adolescente charmante mais remuante, envahissante. Il me fallait lui offrir toute la place, notre avenir.

Alors, un certain jour de mai 2013, je lui souhaitais « bonne route ma Julie » et je m’effaçais définitivement.

A propos Julie Mazens 14 Articles
Co-fondatrice du site, Militante (2012-2014), Auteure, Conteuse.

2 Commentaires

  1. Grave erreur, Charlotte, à mon sens… Je fête mes 45 ans aujourd’hui, et ma première année de transition s’est achevée il y a peu. Jusque là, mes incursions dans la féminité n’étaient que des idées qui me faisaient honte et me rendaient très malheureuse, avec un sentiment croissant de vie qui se délitait, perdait chaque jour un peu plus de sens. Aujourd’hui, je vis en femme à plein temps, et c’est un bonheur enivrant. Certes, je ressens une vraie douleur en pensant aux années perdues, et la vue de ces jeunes filles trans, si belles, si fraîches, me remplit de tristesse nostalgique, mais d’être une quadragénaire pas si mal conservée, qui se plaît dans le miroir, et qui se voit très bien en vieille dame à la miss Marple dans un futur pas si lointain, en lieu et place de pépère chauve à casquette, pantalon de velours noir et charentaises – vision d’horreur! – me convient finalement très bien. Et quelle belle aventure que cette renaissance au mitan de ma vie…
    Comme me l’a dit un psy, dans un autre contexte, alors que je lui évoquais mon mal-être et mon sentiment d’un temps fuyard et d’une sénilité qui arrivait au galop… « vous avez l’étoffe d’un centenaire… et que comptez vous faire de vos soixante prochaines années? »
    Ca relativise…
    Bises!

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