“Laurence Anyways” : variation transgenre sur la fatalité du couple

18 juillet 2012 | Tags: , , , , , , , , , ,

(Article paru dans Le Monde)

Le cinéma québécois, entité qui effarouche les cinéphiles par son goût emphatique du sujet de société, n’a jamais trouvé en France, hormis quelques succès occasionnels, une attention digne du lien qui nous relie à nos seuls vrais cousins d’Amérique. Depuis peu, un jeune énergumène nommé Xavier Dolan a réduit d’un coup en miettes cette prévention. Enervée et provocatrice, intelligente et malséante, forte de l’effervescence de la jeunesse, son œuvre, d’emblée mise en valeur par le Festival de Cannes, a aussitôt été repérée comme un phénomène à suivre.

Il faut dire que le trajet est impressionnant. Premier long-métrage à 20 ans, d’inspiration ouvertement autobiographique, sur la relation conflictuelle et fielleuse entre un adolescent homosexuel et sa mère (J’ai tué ma mère, 2009). Le film divise mais fait beaucoup parler de lui. La promesse est rapidement suivie d’une confirmation, celle des Amours imaginaires (2010), sorte de Jules et Jim de notre temps, pop, métrosexuel et enlevé.

Avec Laurence Anyways, Dolan présente son projet à ce jour le plus ambitieux. Une histoire de passion amoureuse déchirée dont l’action, qui dépasse les deux heures trente, se déroule sur une dizaine d’années, de la fin des années 1980 à l’aube du XXIe siècle. La belle affaire, dira-t-on, après Ingmar Bergman et Jean Eustache.

Précisons : il y a bien une femme et un homme qui s’aiment, mais l’homme, un beau matin, veut devenir une femme. Problème. Lucidement formulé par la femme, effondrée, lorsque son partenaire lui avoue sa décision : “Tout ce que j’aime de toi, c’est ce que tu détestes de toi.” Mais l’altérité transgenre n’est ici que le cache-sexe, pour ainsi dire, d’une problématique plus classique : la capacité d’un couple, qui se veut naïvement sans limites, à surmonter ce qui borne son désir. Le motif de la transsexualité devient ainsi une sorte de figuration littérale de la définition lacanienne de l’amour : donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.

Le film qui en ressort est un monstre déconcertant. D’un côté, la fuite baroque, le goût du kitsch, le scintillement de l’esthétique queer, la dramaturgie court-circuitée en même temps qu’intensifiée par un flot musical omniprésent (de The Funeral Party de The Cure jusqu’à la “Cinquième” de Ludwig Van Beethoven). De l’autre, un bon vieux mélo des familles, qui ne déroge pas aux canons : primat du romanesque, exposition limpide du conflit, respect du déroulement narratif, dialogues ciselés, morceaux de bravoure pathétiques. Tout démarre en 1989, par l’évocation d’un jeune couple branché qui tire de son aisance à défier les convenances le carburant d’une passion dévorante. Fred (Suzanne Clément), tempérament de feu, est scripte dans le milieu du cinéma, Laurence (Melvil Poupaud), funambule mélancolique, enseignant en littérature à l’université. Les deux personnages portent, du moins au Québec, un prénom mixte, à l’unisson d’une époque qui lâche du lest sur la définition bio-sociale des rôles et des genres.

C’est de là, logiquement, que vient la faille. Une chose est de cultiver le brouillage des identités, y compris sexuelles, une autre de vouloir en changer. Confronté à cet ultime tabou, qui vaut à Laurence son exclusion sociale, le couple est mis à l’épreuve. Laurence, honnête vis-à-vis de son désir, se transforme en femme mais pense que tout est encore possible entre eux. Fred, à laquelle est imposée cette métamorphose, veut croire qu’elle s’en accommodera mais présume de son propre désir. Le mouvement du film prend dès lors la forme tragique d’un impossible amour, d’une élégie qui prolonge sur dix années de ruptures et de retours l’agonie d’une passion vouée à un destin fantomatique.

Les deux rôles principaux jouent une partition contrastée

A côté de personnages secondaires particulièrement bien campés (Nathalie Baye parfaite en mère détruite de Laurence, Monia Chokri électrisante en soeur lesbienne qui dispute à Fred le monopole de l’altérité familiale), les deux rôles principaux jouent une partition contrastée. Abattage maximal, un rien épuisant, pour Suzanne Clément, détermination tout en finesse et retenue pour Melvil Poupaud. Si l’acteur français y gagne, à n’en pas douter, le plus beau rôle de sa carrière, le film y perd en revanche une part de sa puissance. La sérénité et le minimalisme du jeu de Poupaud, destinés à naturaliser son personnage dans le cadre d’une peinture d’un couple de notre temps, ont en même temps pour effet d’étouffer le trouble et la complexité de la différence qu’il revendique. Laurence demeure, aux yeux du spectateur, un garçon charmant qui se déguise en fille, sans que rien du vertige intérieur qui détermine cette mutation ne semble affecter sa relation au sexe, à l’amour ni au monde.

Quelques films récents – on pense notamment à Tiresia (2003) de Bertrand Bonello, Wild Side (2004) de Sébastien Lifshitz, ou Mourir comme un homme (2009) de Joao Pedro Rodrigues – ont apporté sur le sujet une profondeur, une ambiguïté et une sensualité autrement plus déstabilisantes.

Il y a sans doute, de la part de Xavier Dolan, une certaine naïveté à réduire ainsi le personnage de Laurence au rôle de fer de lance d’une campagne contre la normativité sociale. Du moins, ce romantisme juvénile, associé à la grâce pimpante de sa mise en scène, offrent-ils une raison très valable d’apprécier le film et d’espérer en la maturité d’un auteur qui va aussi vite en besogne.

Vous avez aimé cet Article ? Vous aimerez aussi :
En prolongement de la bande annonce du film Laurence Anyways, Xavier Dolan donne un premier interview. http://www.youtube.com/watch?v=0MOXKr-CYUU
LIRE L'ARTICLE >>
Laurence Anyways, un film d’abord sur l’amour et ses limites
Un film à voir et que je reverrai sans hésitations, pas tant pour l'aspect trans que pour les images et les émotions et questionnement sur l'amour et ses limites qu'il pose, en tout cas je le recommande! Laurence Anyways, à travers la transidentité qui survient au sein du couple et qui pour ce qui me concerne touche à la réalité des réactions rencontrées, nous entraine dans la complexité de la relation à deux, l'amour n'est jamais remis en cause, bien au ...
LIRE L'ARTICLE >>
Entretien avec Melvil Poupaud, à l'affiche de "Laurence Anyways", 3ème long-métrage de Xavier Dolan, dans lequel il interprète le personnage principal de Laurence Alia. http://www.youtube.com/watch?v=o5EBSsryvEU
LIRE L'ARTICLE >>
“Laurence Anyways”
Après avoir imposé son empreinte à Cannes à deux reprises avec les films "J'ai Tué Ma Mère" et "Les Amours Imaginaires", le virtuose québécois, Xavier Dolan, revient avec son nouveau long-métrage : "Laurence Anyways". L'histoire est assez simple, Laurence semble heureux, professeur apprécié par ses élèves et ses collègues. Mais un jour il décide de changer de sexe, et si sa petite amie décide de rester à ses côtés, sa vie bascule et leur relation devient toxique. http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=doh3M35m6z8 Sortie en France prévue pour ...
LIRE L'ARTICLE >>
Tous les articles pour la sortie en Salle de “Laurence Anyways”
Pour la sortie en Salle du film déjà culte le 18 Juillet 2012, retrouvez l'ensemble des articles que nous avons publié sur notre site : bande-annonce, interviews, critiques. Les séances du film (AlloCiné en France), Les séances du film (CinéNews en Wallonie) Bande annonce du film Les impressions de Florence Grandema : un film d'abord sur l'amour et ses limites ! Critique du film parue le 18 juillet 2012 - Le Monde Jusqu'au bout de l'amour "Laurence Anyways" remporte la Queer Palm 2012 Entretien avec Suzanne Clément Entretien ...
LIRE L'ARTICLE >>
Queer Palm 2012
À la veille de la remise des prix qui se déroule aujourd'hui au Festival de Cannes, le président du jury de la section Un Certain Regard, Tim Roth, a dévoilé la liste des lauréats. Laurence Anyways, troisième long métrage du jeune prodige québécois (après J'ai tué ma mère et Les Amours imaginaires) qui raconte la transition d'une professeur de littérature incarnée par Melvil Poupaud, n'a pas remporté de prix dans cette section mais obtient néanmoins la Queer Palm, le prix "LGBT, ...
LIRE L'ARTICLE >>
Suzanne Clément a fait sa coquine : seins nus et carré rouge !
Vendredi soir, Suzanne Clément a fait sa coquine avec sa blouse plus que transparente dévoilant ses seins nus lors de la montée des marches à Cannes, avec l’équipe du film Laurence Anyways. Xavier Dolan et ses amis ont aussi fièrement porté le carré rouge: "J’ai envoyé du monde faire le tour de la ville pour me trouver de la feutrine rouge. Je tiens à afficher mes couleurs parce que j’ai peur de ce qui arrive à la jeunesse du Québec, câlisse, avec ...
LIRE L'ARTICLE >>
Le Reflet Médicis (Paris 5e) projette “Laurence Anyways”
Le cinéma Reflet Médicis accueille comme chaque année la rétrospective des films retenus au Certain Regard du Festival de Cannes. Retrouvez le programme de ces 33 séances organisées du 30 mai au 5 juin 2012 sur le site. Dans ce cadre et avant sa sortie en salles en France le 18 juillet 2012, Le Reflet Médicis projette "Laurence Anyways" de Xavier Dolan ce dimanche 3 juin 2012 à 20H50 et en avant-première ! Adresse : Cinéma Reflet Médicis – 3 rue Champollion ...
LIRE L'ARTICLE >>
Après les succès internationaux de "J'ai tué ma mère" et "Les amours imaginaires", le jeune réalisateur Xavier Dolan présente son nouveau film "Laurence Anyways". http://www.youtube.com/watch?v=HHFziRhHFJs
LIRE L'ARTICLE >>
Laurence Anyways: jusqu’au bout de l’amour
Un homme veut devenir femme. C’est un cataclysme. Dans la vie intime et sociale. Dans le regard des proches. Et dans celui des autres. Pour évoquer l’ultime défi d’une histoire d’amour, Xavier Dolan a mis dans son nouveau film des cris, des larmes, des répliques assassines, du rire, de la musique, des fulgurances visuelles. Melvil Poupaud, Suzanne Clément, Nathalie Baye, Monia Chokri et beaucoup de beau monde l’ont suivi dans son aventure. La bande annonce du film est ici. L'ensemble des articles ...
LIRE L'ARTICLE >>
Premier interview de Xavier sur Laurence Anyways
Laurence Anyways, un film d’abord sur l’amour et ses limites
Entretien avec Melvil Poupaud, à l’affiche de “Laurence Anyways”
“Laurence Anyways”
Tous les articles pour la sortie en Salle de “Laurence Anyways”
«Laurence Anyways» remporte la Queer Palm 2012
Entretien avec Suzanne Clément (Laurence Anyways)
Le Reflet Médicis (Paris 5e) projette “Laurence Anyways”
Autre interview de Xavier Dolan sur “Laurence Anyways”
Laurence Anyways: jusqu’au bout de l’amour

2 responses to “Laurence Anyways” : variation transgenre sur la fatalité du couple

  1. Naïs a écrit le 18 juillet 2012

    Génial !!!

  2. Florence GrandeMa a écrit le 22 juillet 2012

    Article proche de ce que j’en ai retiré, film à voir et pour un couple comme celui que nous formons avec Pascale depuis tant d’années, il permettra de prendre conscience de ce que réprésente l’Amour véritable entre deux être avec cette spécificité transidentitaire intégrée dans la relation… Peu nombreux sont les couples qui parviennent à maintenir leur union dans le temps, non pas particulièrement du fait de cette transidentité, mais tout simplement parce que vivre à deux, même avec un Amour trés fort, ce n’est pas facile! Il faut savoir accepter les compromis en découvrant toujours les faces d’abord invisibles de la personne avec qui l’on partage tout jour aprés jour et surtout l’on ne sait jamais ce que la vie va nous réserver comme épreuves à traverser et à surmonter! Kiss.

Leave a reply

You must be logged in to post a comment.

X
- Entrez votre position -
- or -