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J’y vais, j’y vais pas ? (à la télévision)

27 juillet 2012 | Tags: , , , , ,

Nous nous doutions que passer à la télé n’était pas forcément la chose à faire pour les trans. Après la lecture du livre de Karine Espineira, La transidentité. De l’espace médiatique à l’espace public, nous en avons la confirmation éclatante.

Tout au long de son livre, en analysant un grand nombre d’émissions de façon détaillée, l’auteur démonte le mécanisme de la production du spectaculaire trans, qui est, dans son intention même, en opposition frontale avec l’intérêt du groupe trans.

Non, nous n’avions pas vraiment envie d’y aller à la télé, mais il y avait toujours cette idée que de rendre visible nos parcours transidentitaires était une bonne chose, propre à faire évoluer les consciences en les informant d’une réalité jusque-là ignorée, la réalité trans. Chaque témoignage constituant une petite lumière qui finalement éclairerait de façon éclatante le grand tableau de La Réalité Trans. Nous serions ainsi acceptés, non pas par la force de nos arguments, car nous savions bien qu’on attendait pas de nous un raisonnement, mais par la force du nombre enfin visible. Nous les aurions en quelque sorte à l’usure…

La volonté de témoigner, au-delà du plaisir narcissique de vivre enfin son fameux “quart d’heure de célébrité” auquel chacun aspire légitimement depuis Warhol, était perçue comme allant dans le bon sens. Narcissique oui, mais pour la bonne cause. Témoigner devenait un acte de courage, l’affirmation publique que nous n’avions “rien à cacher”. En partageant nos secrets avec la masse invisible des inconnus, nous nous opposions à l’injonction faite aux trans de l’anonymat et du silence.

“La transidentité est considérée comme une maladie, et une maladie qui ne se soigne que par le silence” [1].

Nous pensions que notre témoignage entrait dans cette démarche d’empowerment, de prise de contrôle de notre destin.

Nous étions prêts pour cela à sortir de notre chère invisibilité, à prendre le risque repéré par Karine Espineira qui est “la recherche des stigmates , c’est à dire du reflexe du tout venant à chercher le masculin ou le féminin chez une personne dès que sa transidentité est connue”.[2]

Un des grands mérites du livre de Karine Espineira, c’est de faire la démonstration par de nombreux exemples que cela ne marche pas. Non, aller témoigner à la télévision ne peut pas nous servir, en l’état actuel du média télévisuel.

Pourquoi pas bon la télévision ?

En nous rendant sur les plateaux de la télévision et en pensant que cela nous rendrait positivement visibles nous avions oublié une autre injonction : celle de l’aveu, dénoncée par Foucault (homo dans le placard) dans son Histoire de la sexualité, tome 1. Les émissions de témoignage sont constituée sur le modèle du confessionnal, ou du cabinet du psy, à ceci près que la confidence est rendue publique. L’aveu est mis en scène, le storytelling construit sa narration, impossible d’échapper, comme un insecte piégé dans la lumière qui l’attire à sa perte. Qui dit aveu suppose une faute. La faute du trans, c’est de mentir sur sa véritable identité, la seule qui compte : son sexe, celui qu’il a entre les jambes, et non pas celui qu’il s’invente, pour on ne sait quelle obscure raison. Cet aveu est suscité, encouragé, valorisé. C’est la condition même de l’invitation. Au pire, la personne sera outée dès le début, car en général la règle du jeu veut que le prénom donné à la naissance soit révélé, et quelquefois répété à l’envie tout au long du reportage, surtout si la personne paraît “normale” car ce qui prime, c’est la démonstration de l’écart entre ce qui se voit et ce qui “est” vraiment. L’important, c’est de pouvoir dire “vous voyez un homme et bien vos sens sont trompés, car c’est une femme“(ou l’inverse). Cette révélation possède l’attrait des illusions d’optique ou des tours de magie dévoilés. Ce qui est donné comme vérité n’est pas l’apparence, mais le sexe de naissance.

Ne pas oser ce dévoilement sur la place publique (mais la télé est-elle un accès à l’espace public, sans doute non) est critiqué, entaché de suspicion. Je cite la réponse sur le mode “viens donc si tu as des couilles” d’un journaliste à Maxime, trans qui refuse le piège d’une invitation à témoigner :

“ je pense qu’un témoignage est le meilleur moyen de faire savoir qui l’on est. C’est aussi le moyen de se faire accepter dans sa différence par cette foule d’inconnus. Mais il est vrai qu’il faut une certaine dose de courage pour crier qui l’on est et cette boîte avec un peu plus d’âme que vous ne le pensez est justement le meilleur vecteur connu à ce jour pour le faire ”[3]

Alors pourquoi ça ne marche pas ? Tout simplement parce que l’acceptation de jouer le jeu médiatique n’empêche pas la censure, qui s’exerce encore plus fortement lorsque les émissions ne sont pas en direct mais sont diffusées après un montage. La censure est opérée par la production qui coupe et supprime tout ce qui la dérange soit idéologiquement, soit commercialement, les deux aspects étant indissociables quand on parle de télévision[4]

Comme dans un coming out : l’appel à la compassion paye !

Quand on est trans, on est en général conscient de représenter un décalage avec la norme. Ce décalage est plus ou moins bien vécu, et de façon différente selon les individus. Mais l’on se rend vite compte que ce qui marche pour se faire accepter, c’est l’appel à la compassion, et pas la revendication d’une différence qui ne constituerait pas un écart mais une couleur de plus sur le grand nuancier des genres possibles[5]

Une fois à la télévision, la personne trans sera invitée à donner en spectacle cet extraordinaire “écart trans”. Elle devra témoigner de cette “anormalité” et de comment elle réussit, ou pas, à la vivre au quotidien. Le ton sera plus ou moins positif, plus ou moins dramatique ou misérabiliste, la personne trans sera éventuellement présentée comme victime (et ses proches comme victimes colaterales), mais jamais ce ne sera l’incompréhension de l’entourage, du milieu professionnel ou l’imbécilité de lois rétrogrades qui sera montré comme anormal. L’absurdité de cette construction, le système de genre binaire devrait pourtant être le principal sujet d’étonnement.

On entre donc dans le grand jeu de l’émotion, capable de créer de l’audience.

“On ne présage en rien des intentions “humanistes” des producteurs dont les préoccupations sont de produire, vendre et diffuser une émission de télé-réalité”[6]

Kate Borstein peut déclarer que le but à atteindre, la vraie cible pour une trans serait le système de genre lui-même, il est impossible de sortir du jeu médiatique pour une trans invitée sauf à se faire exclure au nom du non respect de la “règle du jeu”. Et ce jeu est : l’appel à la compassion, pas la revendication.

“Pour avoir du temps sur la télévision américaine, les transsexuels doivent montrer qu’ils veulent être comme n’importe qui. Dire sa volonté à “être normal”, c’est la condition qui permet à un groupe sous –représenté d’apparaître à la télévision”[7]

La télévision constitue l’espoir d’entrer à nouveau dans la norme, en suscitant humblement la compassion, sur le mode naturaliste : “c’est pas de ma faute si j’ai ce “truc” là, ce trouble, cette maladie, je suis né.e comme ça, aidez moi car je suis une victime !”

Karine Espineira montre à quel point cette volonté de réintégrer la norme peut conduire une trans à reproduire la discrimination à l’égard d’une autre personne, travestie par xemple. Elle cite Stéphanie, transsexuelle opérée, s’adressant à Tina, une personne en questionnement et qui se travestit, lors de l’émission “J’y vais, j’y vais pas ?” :

“Là, on ne peut pas dire que ce soit transsexuel, c’est du travestissement, c’est complétement différent, quoi. Moi, c’est ce que j’ai vraiment au fond de moi, c’est depuis ma naissance, c’est comme je sais plus qui l’a dit, mais y a vraiment une erreur”[8]

On voit à travers tous ces exemples d’émissions décortiquées par Karine Espineira, que les quelques émissions qui font exception à ce registre compassionnel et sensationnel ne suffisent pas à nous donner de bonnes raisons d’aller nous montrer à la télé. Alors pour répondre au titre de la dernière émission citée, en ce qui me concerne, dans ces conditions, “J’y vais pas” !

Pourquoi “J’y vais pas” ?

Parce que sortir de la position de victime est impossible lorsque l’on est ainsi présenté comme objet de curiosité. Il est illusoire d’espérer gagner une partie jouée d’avance, et dont nous ne maitrisons pas les règles. Lorsque l’on s’y risque, cela est vécu immédiatement comme une agression. Car ne pas être victime et se mettre à protester, c’est devenir le révélateur d’un dysfonctionnement qui n’est pas le sien en tant que trans mais celui du système de genre. Cela renvoit chacun a sa responsabilité d’avoir à comprendre ce “phénomène” trans non pas comme une maladie, mais comme un grain de sable dans une machine imbécile. Donc cela oblige à sortir du registre de l’émotion et du divertissement pour rejoindre celui de la raison et de la production d’une pensée. Fatiguant.

Alors pour conclure, avant d’envoyer le générique, je vous encourage à vous procurer ce livre indispensable et extrêmement bien documenté, et je laisse à Karine Espineira le mot de la fin :

Une meilleure compréhension des transidentités ne sera jamais un possible à long terme sur la base d’éphémères émotions.


[1] Kate Bornstein citée par Karine Espineira, p. 168.

[2] p. 63.

[3] p. 87.

[4] p. 148. Voir le témoignage de Ludwig Trovato, qui malgré son engagement dans l’emission Ça se discute, fut trahit par la production qui coupa au montage sa critique des psys en France et ne montra pas son bouquin en insert comme cela se fait habituellement quand un invité est aussi un auteur.

[5] Kate Bornstein, My Gender Workbook. Kate Bornstein propose dans ce « livre jeu » un modèle de représentation des genres possibles que serait la « roue des couleurs » qui n’a ni début ni fin et ne hiérarchise pas les couleurs entre elles.

[6] p. 163 au sujet de l’émission Myriam et les garçons, basée sur un système de drague d’une trans non opérée par des garçons qui ignorent son état.

[7] Kate Bornstein citée p.139.

[8] p.153.

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2 responses to J’y vais, j’y vais pas ? (à la télévision)

  1. Ester a écrit le 31 juillet 2012

    C’est bien décrit! Pendant des années je recevais au moins 3 fois par an des invitations “à passer à la télévision” et je n’ai jamais accepté. De toute façon ça ne m’interessais pas de “passer à la télé” alors que j’avais tellement de visiteurs sur mon site et des visiteurs réellement interessés. Je savais par d’autres témoignages qu’entre le message que je voulais faire passer et l’émission présentée il y aurait des distorsions effectuées par “montage” (=on découpe en morceaux de films et on recrée quelque chose qui soit vraisemblable sans être vrai!). Une fois une journaliste m’a écrit que le tournage durerait 4 jours et que l’émission montrerait 20 minutes. Cela donne une idée de la différence entre ce que vous avez exprimé et ce qui sera choisi.
    Enfin il est important de savoir que vous n’êtes jamais consulté aprés la prise de vue: ils bricolent comme ils veulent et vous avez la surprise ensuite.

  2. Alexandra a écrit le 11 novembre 2012

    Je ne peux qu’agréer à cet article que je découvre. J’ai moi-même, à mon petit niveau, décortiqué deux de ces émissions à sensation qui piègent les trans’, sans compassion. Je ne pouvais avoir de compassion devant ces tissus de malhonnêteté intellectuelle qui transpire dans toutes ces émissions. Alors, oui, il ne faut surtout pas y aller. Personne ne veut respecter la Charte Trans Media Watch, alors personne n’a à nous voir. C’est aussi simple. Nous n’avons de leçon à recevoir de personne t surtout pas des ces journalistes à sensations en mal de scoop.

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