Photo du profil de Nadine

by

40 ans de transition ? Quand une oisillonne apprend à voler

13 octobre 2012 | Tags: , , , , , , ,

Si je puis dire, ma transition a débuté il y a plusieurs années, entre mes 13 et 15 ans. Aussi, je n’ai plus aucun souvenir de cette prise de décision. Je ne me rappelles même plus dans quelles conditions, j’ai pu la prendre. Et je n’ai pas souvenir d’avoir eu une quelconque pression de la part de mes parents et de ma famille. Tout ce que je peux me rappeler est que j’avais conscience que ce désir était plutôt subversif et ne serait pas accepté tant pas ma famille que par la société. Mais, il y avait comme un désir pressant de devenir ce que je suis. Cette décision a été prise un soir d’été alors qu’une étoile filante passait devant mes yeux.

Ceci dit cela fait 40 ans que j’essaie de transitionner, principalement à cause de la peur du rejet des autres et de la famille. J’ai toujours eu du mal à assumer ce que je suis. Ainsi on peut dire que la pression de la société a été plutôt un frein à ma transition.

Il est possible qu’à l’époque, il y ait eu un évènement déclencheur, quoique ! J’ai le souvenir d’un moment où je jouais avec ma sœur cadette (5 ans de différence) et des voisines ayant plus ou moins le même âge que celui de ma sœur. Nous jouions dans la maison des petites voisines, et c’est alors qu’apparu leur mère pour me dire que je n’avais plus l’âge de jouer avec ses filles. J’ai clairement compris la principale raison : je suis un garçon ! Cela fait peu de temps que j’essaie de savoir si cet évènement dont j’ai le souvenir ai pu avoir un impact quant à ma décision. D’autant que je ne sais pas mettre de chronologie entre ces deux évènements.

Qu’est-ce qui a fait qu’aujourd’hui et seulement aujourd’hui, je « transitionne ». A vrai dire, j’en sais pas grand chose. Seulement, j’ai l’impression que c’est maintenant ou jamais et que, peut-être, les conditions tant personnelles que sociétales sont réunies. Il y a 8 ans j’en avais commencé une, mais je m’étais retrouvé avec des personnes hostiles à toute transition et qui ne comprenaient rien à ce que je ressentais, notamment ma psychothérapeute de l’époque qui trouvait « débile » que dans ma famille je me classais dans le « clan » des filles. Par contre, plus récemment, je me suis retrouvé avec une psychothérapeute qui comprenait tout et m’invitait à réaliser mes rêves. Il en a été de même avec mon médecin traitant lorsque je lui ai annoncé ma décision. Je n’en revenais pas ! Je pense aussi que la maturité et ma (si) longue réflexion en sont aussi pour quelque chose.

Entre mon adolescence et aujourd’hui, je trouve qu’il y a eu un changement important quant à la somme d’information dont nous pouvons disposer et communiquer entre personnes trans. Notamment grâce à Internet, à ses forums et ses réseaux sociaux. Je me souviens qu’à l’époque de mon adolescence, on avait parlé d’un cas de transsexualité à la radio et que je m’étais senti concernée. Aussi, j’ai consulté quelques magazines « Union » dans la catégorie « courrier du lecteur » pour y lire des demandes d’aide de la part de personnes qui se questionnaient sur leur transsexualité. Passé mes 18 ans, je suis allée dans les sex shop de ma ville de province pour y acheter des magazines où il était également question de transsexualité. Je me souviens même avoir lu un article sur Coccinelle. Je crois que si j’avais eu les mêmes moyens à mon époque, je n’aurais pas autant attendu.

En fait, ces 40 années n’ont été qu’une très longue transition entre la décision et la réalisation. Et d’où il ressort que cette transition ne correspond pas à ce qu’on entend généralement dans le monde trans. Cela donnerait plutôt 40 ans de transition pour commencer à exprimer mon genre ressenti.

Et ce, malgré mon ancienneté, toute relative, ne me rends pas plus expérimentée dans mon genre féminin. Il me semble que tu le vis socialement tous les jours et tu vis avec une personne qui t’accepte telle que tu es. A l’inverse, je le vis plutôt en pointillé car je ne me sens pas aussi libre que je le souhaiterais. Ce qui fait que je me sens encore comme une oisillonne qui apprend à voler. Et à me décourager parfois lorsque je n’y arrive pas. Il est possible que je m’y prenne mal car je ne fais peut-être pas les bons efforts aux bons endroits. Et ce n’est pas les 40 années de lâcheté qui vont m’encourager.

Je peux dire que j’ai réellement tenté quelque chose de positif lorsque je suis venue pour la première fois à la réunion Outrans, où j’ai rencontrée, Coline, Alice et les autres… A ce moment-là, j’étais vraiment comme une oisillonne qui vous observait et essayait d’y voir votre manière de voler.

Quarante ans de transition me semblent être aussi comme un handicap à mon envol. Plus on tarde à se lancer, et plus c’est difficile à s’élancer. Ai-je trop tardé ? J’en ai parfois l’impression. Alors pourquoi m’être lancée ? Tout cela n’a-t-il pas été un peu trop précipité à cause de ces fichues 40 années. N’y aurait-il pas eu alors quelque fébrilité liée à mon impatience ? Et parce que j’ai reçu un accord favorable ? En quoi ce « Top départ » donné par une personne extérieure à ma décision a-t-il fait que je me sois autorisé à me lancer ? Pourquoi fallait-il qu’une personne me le donne ? Aurais-je passé mes 40 ans à attendre une autorisation ? Et pourquoi ne me la suis je pas donnée ? Manque de confiance ? Meilleures conditions environnementales ? Est-ce aussi cela qui fait que j’ai l’impression d’avoir loupé quelque chose ? Faudrait-il alors que je change mon fusil d’épaule ?

Si je m’étais lancé en temps et en heure, que serais je devenue ? Aurais je fui ma famille et me serais-je prostituée comme j’en ai eu plusieurs fois l’idée ? Aurais-je alors finie par mourir du SIDA ? Serais-je devenue une vieille pute transsexuelle aigrie par les duretés du métier ? Aurait-ce été une situation meilleure que celle que je vis actuellement ? Personne ne peut le dire, pas même moi !

Vous avez aimé cet Article ? Vous aimerez aussi :
Ma transition, Mes voisins, Bonjour…Bonsoir…
Ma transition, Mes voisins, Bonjour...Bonsoir... Je n'ai jamais pris la peine (le courage?) d'expliquer à mes voisins qui j'étais. Cela m'a toujours semblé déplacé, car nos discussions sont axées majoritairement sur le bâtiment et les aléas du quotidien (qui n'a pas déjà parlé des courses, des factures et de la météo?) Cela faisait un certain temps, voire un temps certain où je n'avais pas eu besoin d'expliquer qui j'étais. Ah, tous ces voisins que l'on croise dans les escaliers, le hall ou le ...
LIRE L'ARTICLE >>
Carolyne TeeGee.
C'est compliqué de se souvenir, au fur et à mesure que le temps poursuit son oeuvre d'érosion ... On mélange les dates, les lieux, tout se confond plus ou moins dans les limbes de la mémoire, on se revoit il y a 30 ans avec le visage d'aujourd'hui, on a tendance à enjoliver les choses ou à les sublimer... Pas facile, mais je vais essayer d'être la plus proche de la réalité de l'époque. Visualiser ce texte sous Google Docs >>> Télécharger ce ...
LIRE L'ARTICLE >>
Transsexualité sans transition ?
Généralement, les femmes transsexuelles savent qu'elles sont différentes dès l'âge de trois ou quatre, aussitôt dans leur enfance elles souhaitant pouvoir grandir tel que les autres filles, aussitôt elles sont dégoûtées par leur corps, par contre ce n'était pas mon cas, aussi loin que je m'en souvienne. Par contre, dans mon adolescence l'effet de la puberté a frappé très très fort, la dysphorie était à mon rendez-vous et avec elle, le bullying est venu s'ajouter, il fallait apprendre à vivre une vie "normal". S'en ...
LIRE L'ARTICLE >>
De l’art de ne pas afficher sa transition
Cet article ne se veut pas donner une procédure ou des règles du pourquoi ni comment ne pas afficher sa transition, mais porter à réfléchir sur notre parcours. Alors que personne ne savait pour ma double vie (travestie, transgenre), il était devenu très important pour moi d'être visible. ​Il me fallait des heures de préparation pour être parfaite, des heures pour prendre des photos afin de ne sélectionner que les meilleures poses, les meilleurs sourires et gagner le concours (pardon? quel ...
LIRE L'ARTICLE >>
L'épargne salariale dont la plus connue est la Participation (des salariés au fruit de l'expansion) est généralement bloquée sur une durée de cinq années dans des banques spécialisées dans ce type de produit financier. Il se trouve que le changement de l'ensemble des coordonnées entraîne une incidence sur la possibilité de toucher à cette épargne. En effet, désormais vous êtes heureuse d'être enfin reconnue dans votre vraie identité (ou comme moi, vous avez tout fait, mais il ne vous reste ...
LIRE L'ARTICLE >>
Transition, ALD et Prise en charge par la Sécurité Sociale
NDLR cet article donne des informations factuelles sur la transition, l'ALD et la prise en charge par la Sécurité Sociale en France. Il n'a pas pour objectif de porter un jugement sur le respect ou non par l'état français des droits des Trans, de la transphobie de certaines équipes médicales, des préconisation européennes en la matière, etc ... D'autres articles abordent largement ces sujets sur notre site. >>> document en révision (avec commentaires des contributeurs) <<< Quelles conditions remplir pour une ...
LIRE L'ARTICLE >>
Performance de genre : Gelitin
La Louvre-Paris, 2008
Je me dis que j’ai eu de la chance je n’ai pas vécu de période d’atermoiements. Le jour où j’ai pris conscience de ma transidentité correspond à peu de choses près au début de ma transition. Mais il aura fallut beaucoup de temps avant que ce jour ne vienne. Je n’avais pas conscience des causes de mon mal-être trimballé depuis l’enfance. Je ne savais pas d’où venait cet ennui profond, ce peu d’appétit de la vie allant jusqu’au dégoût de moi-même. ...
LIRE L'ARTICLE >>
Transition, ALD et Prise en charge par la Sécurité Sociale (ARTICLE EN REVISIONS)
NDLR cet article donne des informations factuelles sur la transition, l'ALD et la prise en charge par la Sécurité Sociale en France. Il n'a pas pour objectif de porter un jugement sur le respect ou non par l'état français des droits des Trans, de la transphobie de certaines équipes médicales, des préconisation européennes en la matière, etc ... D'autres articles abordent largement ces sujets sur notre site. >>> Version publiée et référencée du document <<< Quelles conditions remplir pour une prise en ...
LIRE L'ARTICLE >>
Li Jing, femme transgenre taïwanaise.
Une news passée très inaperçue dans les médias généralistes et la communauté LGBT : Taiwan vient d'autoriser le changement d'état civil sans condition de transition. Une décision qui donne une plus grande liberté de choix aux personnes transidentitaires et intersexes. Le ministère de la santé de Taïwan a décidé d'autoriser le changement d'état civil sans condition de transition. Après un long débat qui s'est tenu le 9 décembre dernier, le ministère a notamment conclut que les personnes désireuses de changer d'état civil ...
LIRE L'ARTICLE >>
Cube © Metropolitan FilmExport
Je ne parlerai pas du cocon familial incluant le/la conjoint-e et les enfants, le sujet étant très vaste et très complexe. Il dépasse très largement ce que je souhaite aborder au travers de cet article. Il s'agit bien entendu d'une dimension de la transition, mais du fait de sa complexité et de ses implications, il ne m'est tout simplement pas possible d'en parler ici sans tenter de tenir compte de chaque cas particulier, d'autant que tou-te-s les trans' ne sont ...
LIRE L'ARTICLE >>
Ma transition, Mes voisins, Bonjour…Bonsoir…
[Concours Txy 2012] “Transition” par Carolyne TeeGee
Transsexualité sans transition ?
De l’art de ne pas afficher sa transition
Epargne salariale chez un ancien employeur et Transition
Transition, ALD et Prise en charge par la Sécurité Sociale
Premiers pas de trans’
Transition, ALD et Prise en charge par la Sécurité Sociale (ARTICLE EN REVISIONS)
Taiwan autorise le changement d’état civil sans condition de transition
La transition, une notion multidimensionnelle

8 responses to 40 ans de transition ? Quand une oisillonne apprend à voler

  1. Martyne a écrit le 13 octobre 2012

    Quarante ans de transition, je connais……finalement pas le moindre regret.
    J’ai vécu presque comme j’en avais envie.
    L’opération n’était pas toujours réussie comme le reste d’ailleurs.

    Excellent texte,j’ai beaucoup aimé.

  2. Alixia a écrit le 13 octobre 2012

    pfff, beau texte Nadine. aplause.

  3. Jacqueline a écrit le 13 octobre 2012

    Oui, 40 ans, c’est long, très long. Je sais de quoi je parle, j’ai écrit quelques pages que j’ai appelées “50 ans de silence”…Quoi qu’il en soit, on ne reconstruit pas sa vie avec des “si”…Moi aussi je me suis souvent dit: Pourquoi ai-je attendu si longtemps? Et ma réponse est: J’ai agit au mieux au meilleur moment dans le contexte qui me le permettait. Je n’ai pas trouvé d’autre réponse, et elle me satisfait. J’ai acquis ainsi mon équilibre.

    • CATHY BLUEWATER a écrit le 7 novembre 2015

      “EQUILIBRE”…je crois effectivement que c’est le maître mot de tout…de l’univers…du vivant…de nous-même…surtout de nous d’ailleurs, car n’est-ce pas cet équilibre que nous ressentons “en femme”…ce courant indicible, parfait équilibre entre le masculin et le féminin…entre le yin et le yang…entre les 2 forces qui ont créé toute chose et qui nous animent…
      Souvent, je me demande si nous ne sommes pas, sans nous en rendre compte, de “nouveaux humains”…ou peut-être quelque chose de plus que l’humain…en parfaite harmonie avec l’extérieur et l’intérieur…surfant sur cette “onde électro-chimique” binaire que l’on peut appeler “dieu” ou “deux” ou “do” (la voie) mais qui contient en elle FORCE, AMOUR et GRANDEUR D’AME…

  4. Mlle Sawasdee a écrit le 13 octobre 2012

    Joli texte Nadine, dans lequel nous pourrions toutes nous retrouver, par contre oubli pas qu’il te reste encore beaucoup d’années devant toi… a vivre pour toi, tout commence ;):)

  5. yukarie a écrit le 13 octobre 2012

    Comme je me retrouve bien aussi dans ce texte, Nadine.
    Et régulièrement je me repose cette question, car le deuil n’est pas fait.

    La vie aurait-elle été plus belle, plus libre, plus douloureuse ? On ne peut le dire.
    Par contre, d’avoir mené une vie comme les hommes (car quelque part ce n’est pas une vie d’homme) m’a permis d’avoir des enfants et maintenant des petits enfants. Et cela vaut de l’or à mes yeux.
    Heline, tu as raison, et tu fais bien de le rappeler : il ne sert à rien de s’attarder sur le passé, vivre le présent est un cadeau.
    Quelque part, la transition est une jouissance, le fait de tendre vers un but qui nous est si cher.

  6. Celia a écrit le 14 octobre 2012

    Si ma tante en avait… On l’appellerait mon oncle (proverbe hétéro patriarcal binaire)

    Ce qui compte ma chère Nadine, c’est pas de savoir ce que tu serais devenue si… Ce qui compte c’est maintenant, à cet instant, que tu te sente en accord avec toi. Que ressens tu au contact des autres quand tu te présente telle que tu es ?

    Bises
    Alice

  7. Lauranouchka a écrit le 10 novembre 2015

    très beau texte Nadine, et moi aussi je m’y retrouve très bien, avec les mêmes interrogations, les même impressions de temps perdu pendant toutes ces années…. mais je suis contente d’être qui je suis aujourd’hui et l faut aller de l’avant et profiter du temps qui nous reste , rattraper le temps perdu même si c’est impossible… pour vivre enfin notre vie en accord avec nous même !

Leave a reply

You must be logged in to post a comment.

X
- Entrez votre position -
- or -