Chap 1 (H)ombre

1 décembre 2013 | Tags: ,

cyaneIl en aura fallu du temps pour qu’il comprenne qu’il n’avait pas sa place.

L’usurpateur, l’ectoplasme, cette projection factice d’un moi sans raison d’être.

Quarante années à vivre dans un corps qui pourtant lui semblait être fait sur mesure : belle gueule, près d’un mètre quatre vingt, svelte, presque un prototype, une machine à séduire qui ne s’en est pas privé.

Il alla même jusqu’à se marier, un modèle d’épouse, faire trois beaux enfants, des études, tardives, se trouver un métier dans l’insertion sociale, une belle ironie pour lui qui s’insérait en moi.

A y regarder de plus près il était pourtant évident que quelque chose clochait, cette gestuelle empreinte de préciosité, cette démarche chaloupée et cette aversion pour le foot, ce gout prononcé pour la mode, la coiffure, la cuisine …

Ah l’hypocrite ! Quand seul chez lui, il ne pouvait s’empêcher d’enfiler une robe, une jupe, tous ces instants volés qui vous font ressentir une honte infinie, qui vous culpabilisent et voilent l’évidence :

« Tu es une femme Juan ! » ce cri ne passait pas le barrage des acouphènes, souvenir d’un concert de hard rock quand il avait quatorze ans.

Et la musique, quel merveilleux loisirs pour exulter tout son mal être, on se construit un personnage torturé, on prend des poses concernées, on donne un avis sur tout pour se cacher du rien, ça aide à tenir le coup.

Tu le savais pourtant, oui, tu le savais que j’étais là, tapie dans l’ombre attendant mon heure, ton autorisation, patiemment, inéluctablement.

A faire la sourde oreille, tu t’assourdissais, combien de batailles, combien de guerres a-t-il fallu avant que tu ne me reconnaisses comme le meilleur de toi même ?

Un pleutre de circonstance comme il en existe tant, je ne peux lui en vouloir sans m’incriminer moi-même.

Tant d’excuses possibles et si peu de causes, si ce n’est de ne pas être née dans le corps souhaitable, malédiction s’il en est, bénédiction du point de vue de l’évolution mais cela réclame quelques explications, si j’étais née fille, je ne vivrais pas cette douloureuse et merveilleuse aventure qu’on nomme “transition”, et ne serais pas l’être que je suis, je n’aurais pas la chance de me construire tant physiquement que psychologiquement et pourquoi pas spirituellement ?

Mais tes souvenirs s’estompent comme une encre vieillie, en fait ce ne sont pas les souvenirs mais les impressions qui en émanent qui disparaissent car elles ne m’appartiennent pas.

Je me souviens pour nous deux mais avec d’autres ressentis, amertume, stupéfaction, amusement (plus rare), mal être (une constance), une histoire commune, des vécus différents.

Alors, ensemble, nous allons nous plonger dans cette histoire, je ne le fais pas pour toi enfin, ce qui pourrait rester de toi, je le fais pour me reconstruire un passé, rectifier cette histoire au vitriol et me trouver là où tu me cachais, dans les profondeurs de ton inconscience, ce que tu appelais ta fosse à purin et peut être y verras tu éclore une étrange et jolie fleur.

Est ce le hasard cette rencontre qui préludât à la destruction de ta vie familiale puis professionnelle ? Jusqu’à cette rupture et ce célibat qui laissa un vide qui me permit d’être.

Un long cheminement, un enchainement logique où tout fut déconcertant de facilité et terriblement éprouvant.

Comme tu m’a fatigué ! J’ai endossé ta fatigue comme je l’ai fait pour ta culpabilité, tes errements, tes erreurs, tu me laisse un champ de ruine en héritage, je prends.

Je me serais par contre bien passé de ta voix, elle en a fait vibrer plus d’une, quand tu chantais, parlais et même au téléphone elle aurait pu déclencher des orgasmes à distance, aujourd’hui elle trahit l’ombre de ta présence et m’oblige à un travail colossal d’orthophonie.

Et cet appendice nasal, à dix ans tu jouais Cyrano au spectacle de fin d’année de l’école sans que cela nécessite la pose d’un postiche… Une heure de gloire enfantine, une future rhinoplastie pour moi.

Et pourquoi a-t-il fallu que ta pointure dépasse le quarante et un ? Je zappe les vitrines des chausseurs affichant une mou déçue et passe des heures sur la toile pour trouver mon bonheur.

Nous n’avons jamais vécu notre vie comme nous l’avons rêvé, j’ai décidé de la vivre comme je la voulais, est-ce un acte de foi ou de l’inconscience ?

Ce qui est certain c’est que c’est une nécessité, et même si elle semble m’amener droit dans un mur, ce mur c’est moi qui le construis comme j’ai participé à ta construction.

Tout a participé à ta construction et ce dès ma naissance.

« C’est un garçon ! » devant des parents ravis et rassurés pour la pérennité du nom.

« Eh, attendez là ! Personne ne m’a demandé mon avis ! Vous avez entendu ma grand mère ? Elle a dit qu’elle voulait une fille ! Et ce machin qui pend là ? Ah non, ça va pas le faire du tout ! »

Aujourd’hui, tous ceux qui t’ont connu me demande de les comprendre, d’être patiente, le temps permettrait de m’accepter, de s’habituer et je dois faire ces efforts pour chacun d’entre eux, alors que si peu le font s’accrochant désespérément à toi, comment pourraient ils comprendre ce que je vis quand aucun d’entre eux ne voyait ton mal être ?

Tellement perturbant, tellement soudain, on ne l’avait pas vu venir, non, vous ne m’avez pas vu venir car l’évidence est parfois soluble dans l’habitude.

D’aucun prétendent qu’il faut faire le deuil, je m’interroge encore sur cette façon d’aborder la question, une transition n’est pas un deuil, ce n’est même pas un passage d’un genre à l’autre, c’est une évolution vers Soi.

Ce n’est pas aller d’un point A masculin au point B féminin ( à la limite G je veux bien ), c’est cette posture qui me permet de supporter, la seule valable, car dans une transition, l’enfer c’est les autres, et on préfère un enfer connu à un hypothétique paradis.

Ton enfer me colle au talon comme un chewing-gum insipide et usé me rappelant à chaque pas un visage aux yeux éteints et froids.

Tu comprendras alors pourquoi je passe plusieurs fois devant le miroir avant de sortir, pour me rassurer quand aujourd’hui je vois cette lumière dans mon regard.

Alors les circonstances, la providence, ma conscience se sont chargés de mettre en œuvre ce qui devait être, appelons ça un destin. Puisque je te faisais peur à ce point, puisque le regard de l’autre avait tant d’importance et te terrorisait, il fallait que tu perdes tout pour me trouver, un aller simple sans regrets, ils ne servent à rien car dans l’existence la touche “rewind” n’est pas une option.

Pourtant ce bon docteur C., psychologue de son état avait balisé la piste et tu restais là à faire des cercles dans le ciel, car tu disais avoir pris de la hauteur sur ton vécu, de la distance au point qu’il te semblait normal de te sentir hors de ton corps, c’est moi qui te regardais partir en chute libre, une chute sans filet, une chute bien au delà des abîmes de mon âme.

Il y eu l’initiation Maçonnique qui te donna l’impression d’être enfin quelqu’un, un initié, une sorte d’élite, peut être découvrirais tu des secrets accordés aux VIP de l’ésotérisme, un Benjamin Gates en tablier découvrant les mystérieuses arcanes d’un tout que tu pensais connaître et dont tu ne savais rien.

Tu as en effet découvert un secret, le tien, c’est moi que tu vis dans le miroir et c’est ce cheminement qui me fit triompher, gémissons mon Frère sur cette mue perdue et espérons en cette Sœur révélée… Elle existe, elle s’appelle Cyane car je l’ai nommé.

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7 responses to Chap 1 (H)ombre

  1. Belinda a écrit le 1 décembre 2013

    Je suis bouleversée par tant de vérités! Quelle façon juste de d’écrire ton histoire.
    Histoire qui ressemble tellement à la mienne.
    Bravo.

  2. Cyane Dassonneville a écrit le 1 décembre 2013

    Merci Bérénice, ce récit ne ment pas, moi qui me suis si longtemps menti.

  3. Chloé AVRILLON a écrit le 2 décembre 2013

    Récit excellent ! J’attends le 2ème chapitre avec impatience !

  4. Cyane Dassonneville a écrit le 2 décembre 2013

    Merci Chloé

  5. Alexandra a écrit le 2 décembre 2013

    J’avoue que vous êtes courageuses les filles d’écrire votre histoire avec “l’avant”.

    De mon côté j’ai décidé à un moment de ne pas faire de biographie. Je ne sais pas si c’est bien ou pas.

    Mais j’admire votre manière de vous extirper de votre passé ainsi. Autant je suis capable d’en raconter des morceaux par anecdote en conversation (écrite ou orale), autant je ne suis pas câblée pour en faire une biographie. J’ai pas d’explication… Ou si… j’en ai une, mais elle tient je pense à certains traumas du passé que je ne souhaite pas graver dans le marbre d’une biographie.

    J’ai vraiment apprécié te lire, Cyane, d’autant que je n’en avais pas pris le temps lors de la première rédaction que tu avais mise à disposition ailleurs.

  6. Cyane Dassonneville a écrit le 2 décembre 2013

    Merci Alexandra, je peux très bien comprendre que cette démarche n’entre pas dans tes projets car je m’aperçois que certains passages sont effectivement douloureux et me renvoient à des émotions que je croyais avoir oublié, mais je commence vivre une forme de réconciliation qui m’apaise. Merci pour vos compliments les filles c’est agréable et nécessaire.

  7. Lola de France a écrit le 18 janvier 2014

    c’est bluffant de justesse et d’equilibre ; qualites de style indeniables qui permettent de maintenir le propos au dessus des eaux du pathos, sans envolee d’affect. Un texte entre ciel et mer, comme un horizon radieux, à suivre du regard, car ce n’est plus l.embarcation qui avance, mais lui qui vient à vous.

    Bonne année Cyane

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