Le jour où …

8 mars 2014 | Tags: ,

RETRAITELe jour où, si attendue qu’elle fut, elle fauche tout, un peu comme la grande faucheuse qu’ elle annonce avec un peu d’avance.

Le jour où elle est devenue réalité, j’ai senti l’herbe fauchée sous mes pieds.

Deux jours auparavant, Dominique me téléphonait pour m’avouer qu’ elle se sentait perdue, et avait perdu tout repaire, depuis qu’elle avait définitivement quitté ce service si difficile, mais ô combien riche et passionnant et où nous avons eu la grâce de nous rencontrer, puis de nous connaître pendant plus de deux années.

Et je me rendais chez elle dans le même état, après l’annonce de ma retraite dans trois mois….

Me voilà vieille pensais-je, ou plutôt le ressentais-je, voyant re-défiler dans mon souvenir, toutes celles et ceux de mes collègues et proches, depuis mon entrée dans la vie active l’année de mes 16 ans …

Puis les recherches de documents, de toute une longue vie active, ainsi que les quelques photos, me laissèrent ahurie et pantoise, face à mon passé, bien passé, où rejaillissait avec une netteté époustouflante ces quarante années de ma vie, me reliant de mon adolescence à ce jour d’aujourd’hui…

“Adieu vive clarté de nos étés trop courts” , des fleurs du mal, ou du spleen de Paris où je me nourrissais de Baudelaire, quelque part entre ma cinquième et troisième je crois.

Le jour où j’ai selon l’instruction de cette chaleureuse secrétaire, écrit et envoyé ma lettre de “demande de solde d’activité” à cette administration je l’ai adressée au nom de madame D, née monsieur “D”, et qui avait lui-même avalé sa salive et serré les dents pour ne pas perdre son emploi, plus exactement retarder cette exclusion pour trans-phobie, dans une de procès, que je croyais impossible, si je n’avais été trahie et poignardée par celles et ceux que je croyais mes pairs.

J’avais 50 ans .Trop tôt pour une retraite, trop tard pour espérer retrouver un poste décent et convenable.

Alors, comme du temps de ma jeunesse, j’ ai enchaîné mille missions, à mille endroits, dans les conditions les plus variées, mais jamais faciles.

Heureusement, une petite voix interne, toute de sagesse et prudence paysanne, m’avait conduite à me prémunir au cas où, et surtout pour enfin…..

C’est à mon retour de l’étranger , après une année d’exode fort enrichissant, que je me permettais d’enfin tomber le masque, puisqu’enfin je ne risquais plus de me retrouver sous les ponts.

Là commence la fin de mon activité professionnelle, car Mme est enregistrée sous le numéro 1, et que sa longue action syndicale incorruptible me place au ban des refusés définitifs.

Un vrai gâchis, moi que l’on venait toujours chercher dans les situations de violences et désespoirs extrêmes, évitant bien souvent à la détresse de potentialiser en clashs si fréquents, lorsque la souffrance n’était pas reconnue, entendue, et sa, son protagoniste non respecté-e.

Je suis même parvenue à faire pleurer deux authentiques psychopathes, et dont un sut accéder une véritable résurrection digne d’épithètes sacrés, dans une évolution qui pourrait faire blêmir les plus beaux et grands saints.

Et que dire de tous ces mourants qui m’étaient adressés par mes collègues des soins palliatifs, et qui , d’une voix d’outre-tombe me disaient “je suis bien avec vous”, et de recevoir les remerciements de leurs familles me demandant pourquoi, enfin , ils se trouvaient aussi bien avant de mourir, comme jamais auparavant, comme Camille, ce cultivateur sexagénaire cancéreux que je rencontrais au stade ultime, ou Vincent, jeune trentenaire, que je ne vis que trois fois.

Mon passage dans un service de para et tétra-plégiques me fut d’ une grande stimulation, moi, dont la trans-identité apparaissait si relativement insignifiante au regard de leur combat, et de toute l’incommensurable dignité et humanité dont ils m’ont nourrie.

Quarante années de travail, dont presque trente dans la santé, au fond de la mine, à pousser les wagonnets dans des horaires et rythmes impossibles.

Que de personnes, que de situations, que de rencontres privilégiées, que de vie, que d’enseignements .

Quand l’heure de la retraite sonne, tout semble s’évanouir, comme si rien n’avait été, ni plus ni moins comme après un rêve.

Tout disparaît, comme si je n’avais plus ni identité, ni raison d’être, noyée de solitude, après avoir rencontré la multitude qui semblait ne jamais devoir s’évanouir par la simple sonnerie de l’ heure “h” du jour “j” de la retraite.

“Ô temps suspend ton vol !”

Mais ne pourrait-on être à ce point émue, si ce n’ est pour cette incompréhensible passion de vivre, et d’ avoir vécu ce que toute la vie, en définitive nous offre, et que nos yeux aveugles le plus souvent, se refusent à voir, et nos cœurs à recevoir….

“Tu n’es pas comme les autres, je ne comprends pas” me dirent tant et tant de personnes, et tant de voix. Et de répondre à chacune d’un air faussement naïf  “Ah bon ?”, ce qui appelait un rire fort et partagé ponctuant le poids de la douleur, de la peur, et de la honte par un jaillissement de vie partagée.

Car j’ai toujours eu conscience que si je me révélais trop tôt, je serais inéluctablement stigmatisée par cette normo-pathie qui, pour survivre, a impérativement besoin de fabriquer du fou, le fou lui étant tout à la fois, son garde-manger, son appareil digestif, et son indispensable planche de salut…

Me voilà libre maintenant. Je l’ai dit à Dominique.

Et je suis fière d’avoir tenu , et su me révéler, même tard, mais si merveilleusement pour moi.

Ce jour où je suis enfin parvenue, est celui de ma liberté, de laquelle je me dois, quoique que je me la projetais auparavant, de savoir me créer et me m’inventer cette vie à laquelle j’ai toujours aspiré.

Le temps est un chemin, qui faisait dire à un de mes vieux amis, qu’il n’existait pas, convaincu, du non-espace non-temps ou nous nous animons perpétuellement comme les allants-devenants que nous sommes.

Rien ne semble jamais fini, même si tout a une fin .

“Rien n’ est jamais acquis ni perdu” non plus, à en croire Aragon.

Et je le crois !

Clarisse

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10 responses to Le jour où …

  1. Belinda a écrit le 8 mars 2014

    Ton texte éveille en moi une énergie qui était un peu affaiblie. Merci du fond du coeur :-*

    • Clarisse a écrit le 13 mars 2014

      Grand merci, car j’ ai eu souvent ce vertige ….dont je ne saurai me passer, et donc que je tente de trouver, en essayant de toujours le cultiver …

  2. Alixia a écrit le 8 mars 2014

    pessimisme ce texte, comme l’impression que beaucoup ne savent pas profiter des petits moments de bonheur.

    • Clarisse a écrit le 13 mars 2014

      Les pleins et les déliés de la vie sont comme la haute et fine gastronomie, celle qui apporte bien davantage qu’ une simple sustentation… Et les ingrédients marquant nos étapes sont de précieux et savoureux cadeaux …

  3. Phlune a écrit le 8 mars 2014

    Ce témoignage est magnifique, Clarisse, merci de tout coeur :-)

  4. Jacqueline a écrit le 8 mars 2014

    Tu m’as mis les larmes aux yeux.

  5. Marie Dumas a écrit le 9 mars 2014

    Merci Madame pour ce très bel article. Je suis émue.

    • Clarisse a écrit le 13 mars 2014

      Merci de votre retour, il me touche autant que ce que la vie , dans sa puissance créatrice n’ a de cesse de nous offrir.

      Il est vrai que cette étape m’ a secouée, avec force , mais grâce .

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