Le miroir identitaire.

27 juin 2014 | Tags: , , , , ,

A-la-recherche-du-bonheurComme il est complexe d’essayer de décortiquer les étapes du passing dans le rapport à soi, d’autant que chacunE le vit différemment.

Je me contenterai de partager mon expérience, toutefois, cela étant intimement lié au vécu et à l’environnement, quelques explications s’imposent.

Sur un plan pratique, j’ai tout fait à l’envers :

J’ai quitté mon épouse non pas que je ne l’aimais plus mais pour chercher ailleurs ce que je ne trouvais pas chez elle et que je devais trouver en moi.
J’ai quitté ma nouvelle compagne pour les mêmes raisons, refus obstiné d’introspection.
J’ai quitté mon emploi sur un burn out, ces questions existentielles, ce sentiment de mal être me rendaient inefficace dans l’accompagnement d’un public en état d’exclusion à cela s’ajoutait des conditions de travail insupportables.
Après avoir fait le vide, l’écho de mon identité pouvait enfin me parvenir et il me hurlait ” Tu n’es pas ce que l’on a fait de toi, cesse de t’en persuader.”
Ah ? Ok, qu’à cela ne tienne, je vais devenir ce que je suis, ça devrait aller mieux.
Un coup de baguette magique et hop ! La vie en rose … Ben voyons, comme si c’était si simple !

Et là commence un dialogue intérieur, un rapport du type ” Je t’aime moi non plus ” avec son corps, son image, ” miroir je te hais, miroir mon beau miroir.” Une rencontre du troisième type avec un troisième genre, un T majuscule tel un Tau égyptien, une croix sacrificielle, un dialogue de sourd, un dialogue amoureux, une controverse qui ne tergiverserait pas sur l’existence de l’âme mais sur l’existence et la nature du genre.

C’est une chaîne dont chaque maillon se forge lentement sous le coup des émotions, des ressentis. Ce sont des entrelacs complexes et changeant dont je vais tenter de dénouer les fils.

À la louche et arbitrairement, j’identifierais trois étapes, il en existe sans doute d’autres mais en l’état je m’en contenterais.

La première est la peur bien qu’une autre la précède mais elle sera plus ou moins présente durant le passing, c’est l’euphorie, si tout se passe bien, celle ci se transformera petit à petit en une sérénité intérieure, un peu comme le ferait la note de base d’un parfum, la tempérance sera la qualité nécessaire à cette alchimie.

Donc, la peur, fille de l’ignorance et de l’incertitude, elle s’incruste dans les interstices de la confiance pour la saper, elle corrode l’enthousiasme en le plaçant face à sa réalité : le miroir de la salle de bain et le regard des autres, notamment notre entourage immédiat.

Je me souviens fort bien des mots de mon père lors de mon coming out : ” Tu es un beau mec, tu seras une femme moche.” Lapidaire et sans appel, ces mots furent mes maux comme le sont toutes les injonctions parentales.

Je veux bien accompagner mon entourage dans sa compréhension du changement mais à la seule condition qu’il fasse un effort et pour le coup… Cela m’a plombé le moral et n’a pas contribué à ma construction identitaire, il aura fallu des mois pour que je relativise ces propos.

Cette étape est sans nul doute la plus difficile car on en sort victorieuse qu’en s’ assumant, ce qui signifie se dépasser constamment en affrontant chaque angoisse, chaque situation de stress et de s’interroger ” Miroir mon beau miroir, quand me renverra tu l’image de ce que je suis vraiment ? “

Le problème lorsqu’on fait une transition tardive, c’est la mémoire visuelle, durant des décennies notre regard s’habitue à son image, il agit comme ces logiciels de reconnaissance faciale, prend des points de repère, les fixe, les fige et les garde en mémoire.

Le reflet du miroir renvoie ces repères au cerveau qui, grâce à eux, nous reconnaît, sauf que ce n’est pas l’image que l’on souhaite et ce n’est pas celle que les gens perçoivent (à l’exception de nos proches qui font de même, c’est pourquoi il leur est parfois si difficile de s’adapter.)

On l’aura compris, sauf chirurgie esthétique, il faudra du temps pour que notre regard perçoive spontanément sa féminité au naturel, sans artifices. Ce sont les personnes qui ne nous connaissent pas qui sont les plus aptes à nous renvoyer la bonne image, ce fameux ” Bonjour Madame.”

La peur du masculin, de cette façade, ce masque intégré en nous devenu si encombrant, on veut s’en éloigner, s’en dissocier, l’oublier, s’imaginant qu’il est là, tapi dans l’ombre, prêt à bondir et s’emparer de nous dès que notre attention se relâche.

Deuxième étape : la réconciliation.

Tout être humain possède en lui les polarités masculines et féminines dans des proportions fluctuantes puisque ce n’est pas inné mais acquit, cela dépend de l’intime conviction et des injonctions environnementales.

Refuser obstinément la part masculine qui est en nous c’est refuser son unicité, n’être qu’une partie inachevée de soi.

On la craint comme une récidive cancéreuse, le mâle est le mal, alors qu’il suffit de laisser sa nature profonde s’exprimer, délivrée de l’influence environnementale, elle trouvera d’elle même son équilibre, simple à dire, bien plus complexe dans sa mise en œuvre.

Troisième étape : l’évidence

Un beau moment que celui de la reconnaissance. Je l’ai vécu de façon soudaine, je retrouvais une ancienne photo et ne m’y reconnaissait plus, cette personne n’était pas moi, je me suis mise devant le miroir et regardant la photo, j’ai compris que ma mémoire visuelle avait intégré cette nouvelle donne, oui, c’est bien Cyane que je voyais et ce sans aucun doute.

” miroir, mon beau miroir… Je t’aime. “

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6 responses to Le miroir identitaire.

  1. Claude a écrit le 27 juin 2014

    Que j’aime ce texte !… Il est si touchant !
    Merci de partager ton cheminement ainsi !
    Merci pour l’émotion, la sincérité et la beauté du parcours !

  2. Johanne a écrit le 28 juin 2014

    Merci pour ce beau témoignage. Le bonheur n’est souvent pas ou le pense. On se cherche, on se trompe de chemin, et avec l’âge, on fini par se trouver.

  3. Karine a écrit le 28 juin 2014

    Bravo pour ce témoignage.
    Finalement on se trouve dans son identité avec le temps.
    Je me dis souvent que le bonheur est sous mon nez…

  4. Cyane Dassonneville a écrit le 28 juin 2014

    D’une certaine façon oui, un peu plus bas, dans le cœur.

  5. Sophie Bourbonnaise a écrit le 29 juin 2014

    Très joli article qui reflète parfaitement la dualité qui s’ opère entre notre corps et notre esprit. Ce miroir qui renvoi notre image qui nous meurtrie. Il est long le chemin avant d’ accepter de sourire à ce miroir, à cette image…
    Pour l’ instant, je n’ en suis malheureusement qu’ à la première étape…

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