Singulier/Pluriel

7 juillet 2014 | Tags: , ,

transidentite-spiritualiteLorsque j’ai rencontré ce bon docteur R. pour ma première ordonnance en THS, il me proposa un deal : ” tu démarres ta transition et tu participes aux réunions du collectif.”

Et quoi encore ? Du chantage ! Face à l’enjeu, je n’avais pas le choix.

J’y fus très mal à l’aise, je ne vivais pas encore dans mon genre, je doutais d’y parvenir, me cachais sous des vêtements informes, j’avais une apparence masculine et en fait ne ressemblais à rien.

Qui n’a pas connu ce ” no man´s land ” du début de transition ? Ce flou qui n’a rien d’artistique, qui se voudrait neutre et cette fâcheuse impression d´enseigne clignotante ” TRANS” au dessus de la tête que j’étais seule à voir.

Ce sont les premiers pas qui osent, entrer dans une boutique acheter du maquillage, se faire percer les oreilles, faire une coloration, des choses bien anodines mais qui résonnent en nous comme une victoire sur ce masculin qui nous gâchait la vie.

A cette réunion du collectif, pour la première fois, j’ai rencontré des personnes comme moi mais bien plus avancées dans leurs parcours, je me faisais honte, pas à la hauteur.

L’une d’entre elles me proposa de participer à un groupe de parole FtMFtM ? Je ne comprenais pas en quoi cela me concernait. Elle pensait simplement que j’étais en transition vers le masculin… C’est maintenant une grande amie, une grande dame aussi.

Ce flou dura huit mois, huit longs mois de souffrance car c’est ce “no man´s land” qui génère la souffrance dont tant de parcours se font l’écho, bien sur il y a l’histoire, le vécu douloureux dans le mauvais genre, les conflits familiaux… Mais ce flou nous entraine dans l’abîme du doute de soi, sans un positionnement clair, nous n’existons pas à nous même.

Puis vint le jour où, invitée chez un ami, je décidai d’être moi, pas trop de risque : monter dans la voiture, faire le trajet, descendre et des vêtements de rechange en cas de panne.

Cet ami, maquilleur et coiffeur, me prit pour modèle et exerça son art en prenant soin de me donner quelques judicieux conseils et je vis dans le miroir, pour la première fois, la femme qui était en moi.

Il alla plus loin prétextant des achats urgents et indispensables, pour m’inviter à l’accompagner en l’état. Rassurée par sa présence, j’acceptai.

C’est le lendemain ou tout devint compliqué car il m’était devenu insupportable de vivre autrement que telle que j’étais, une marche arrière était impossible et je devais faire le plein de mon réfrigérateur …

Salle de bain, je m’efforce de reproduire le visage de la veille, c’est difficile, les gestes sont hésitants mais prenant mon temps, j’y parviens.

Habillée, j’enfile mon trench, prends mon sac et fait des 8 entre la table du salon et celle de la salle à manger, j’ai le cœur qui bat trop vite et trop fort, les mains moites, je dois faire vite, j’évalue la distance qui me sépare de la voiture, je n’ose imaginer mon entrée dans le magasin, je suis terrorisée.

Enfin je sors, ma main tremble en refermant la porte, la clef ne trouve pas la serrure, elle tombe, je la ramasse en regardant autours de moi, des voitures passent, des passants s’approchent, je vais défaillir.

Non, ça y est, je suis dans la voiture et bientôt viens me garer sur le parking du supermarché, face à la porte pour observer les allées et venues des clients en espérant qu’il n’y ait personne, un couple entre, vais je attendre qu’ils soient sortis ?

Non, je ne peux pas, j’y vais… Les courses les plus rapides de mon existence, je ne marche pas, je vole d’article en articles, de rayons en rayons jusqu’à la caisse. Allez, allez plus vite caissier, d’autre gens arrivent, ils vont voir, oui, ils vont voir, que penseront ils de moi ?

Rien, absolument rien et malgré ce rien, cette situation d’angoisse, la peur du jugement, du regard de l’autre a duré quelques mois, il arrive même que je la ressente encore parfois quand le moral n’y est pas.

Et cet instant magique où entrant chez un fleuriste j’entends ” Bonjour Madame”, spontanément je me retourne pour voir à qui l’on s’adresse, mais je suis seule dans la boutique, ce bonjour est pour moi !  Un flot d’émotion me submerge, je suis reconnue pour ce que je suis.

Oui nous avons un besoin viscéral de reconnaissance et ce n’est pas une manifestation de l’Ego, c’est pour que naissent l’estime de soi, la confiance qui alimentent le courage nécessaire au cheminement vers notre identité.

Dix huit mois sont passés depuis ce rendez vous et j’ai appris que l’essentiel de la transition n’est pas dans la transformation physique même si elle est importante en terme de crédibilité et de confiance en soi. non, l’essentiel est de ne pas douter, c’est cette posture, ce ressenti d’exister telle qu’on l’a toujours voulu, l’émergence de sa propre nature.

Ćest juste une tranche de vie pour illustrer la singularité de nos parcours pluriels, la pluralité de nos histoires singulières.

Vous avez aimé cet Article ? Vous aimerez aussi :
Fille ou Garçon mon sexe n’est pas mon genre
Réalisateur : Valérie Mitteaux Producteurs : ARTE FRANCE, OSTINATO PRODUCTION, CHAZ PRODUCTIONS Ils sont nés femmes mais vivent aujourd’hui comme des hommes. Portraits croisés de quatre "transboys" ou trans' FtM. Kaleb a une trentaine d’années. Après avoir fait le choix de "transitionner" (passer du féminin au masculin), il participe à des ateliers pour s’approprier sa masculinité. Lynn, lui, n’a jamais suivi de traitement hormonal. Il s’est autoproclamé "homme" et le revendique dans un one-man-show. Miguel, qui a collé des photos du temps où il s’appelait ...
LIRE L'ARTICLE >>
être soi nécessite volonté et force
Hier matin je visionnais un nouveau témoignage de notre amie Emma ("Comment je vois ma transition") qui a déclenché le désir d'écrire sur un certain nombre de réflexions en cours sur le concept d'"être soi" dans un cadre transidentitaire. (Soit dit en passant, au delà des réflexions que ce visionnage a provoqué chez moi, je crois important que toute personne en questionnement sur la transition visionne ce type de témoignages rafraichissants et empreint de joie de vivre) Une jacasserie donc un peu ...
LIRE L'ARTICLE >>
TransKind n° 5
Un cinquième numéro qui parle des hommes transgenres dans le cinéma et à la télévision. Les films où ils sont présent sont suffisamment rare, ce qui a permis d'en passer un certain nombre en revue. Vous trouverez aussi une interview de Bruce, des conseils vestimentaires, du festival de Douarnenez, des réflexions de Josk, l'annonce de la naissance du collectif nantais Purple Block, le communiqué de l'Existrans et quelques autres contributions. Pour le prochain numéro, nous lançons un appel à contribution. Le ...
LIRE L'ARTICLE >>
De l’art de ne pas afficher sa transition
Cet article ne se veut pas donner une procédure ou des règles du pourquoi ni comment ne pas afficher sa transition, mais porter à réfléchir sur notre parcours. Alors que personne ne savait pour ma double vie (travestie, transgenre), il était devenu très important pour moi d'être visible. ​Il me fallait des heures de préparation pour être parfaite, des heures pour prendre des photos afin de ne sélectionner que les meilleures poses, les meilleurs sourires et gagner le concours (pardon? quel ...
LIRE L'ARTICLE >>
La prise en charge de la transidentité – Héloïse SCHNEIDER
Héloïse Schneider est diplômée du Master 2 droit de la santé de l’Université Montesquieu Bordeaux IV, promotion 2011-2012. Elle est l’auteur du mémoire sur La prise en charge de la transidentité. Ce mémoire aborde le difficile et actuel sujet de la prise en charge effective, adaptée, cohérente et simplifiée de la transidentité afin de garantir l’effectivité des droits reconnus à tout citoyen. En France, le parcours trans est très critiqué : les bases légales sont quasiment inexistantes ou inadaptées, les possibilités de traitements ...
LIRE L'ARTICLE >>
40 ans de transition ? Quand une oisillonne apprend à voler
Si je puis dire, ma transition a débuté il y a plusieurs années, entre mes 13 et 15 ans. Aussi, je n’ai plus aucun souvenir de cette prise de décision. Je ne me rappelles même plus dans quelles conditions, j’ai pu la prendre. Et je n’ai pas souvenir d’avoir eu une quelconque pression de la part de mes parents et de ma famille. Tout ce que je peux me rappeler est que j’avais conscience que ce désir était plutôt subversif ...
LIRE L'ARTICLE >>
Groupe de travail gouvernemental sur les Trans
Coucou ! La réunion s'est tenue jeudi dernier - le 27 septembre à 18h - dans une belle salle du ministère. Il y avait pas mal d'associations représentées, le cabinet de la ministre, un membre du cabinet de la justice, une personne de la santé et une autre des affaires étrangères. Cette séance a permis un tour de table afin de recueillir les principales revendications et attentes des assocs. Le ministère a juste dit qu'il voulait travailler sur 3 axes : lutte ...
LIRE L'ARTICLE >>
Marie-Marcelle, la Mère Teresa des transsexuels
L’infirmière Marie-Marcelle Godbout, 69 ans, a fondé en 1980 le premier organisme d’aide aux transsexuels du Québec. Elle-même transsexuelle, elle voulait changer l’image négative associée à sa condition. Sa première entrevue à la télé, avec Jean-Luc Mongrain, a suscité tout un émoi. «Je me prenais pour mère Teresa! Je voulais tellement aider que j’ai donné en ondes mon numéro personnel pour dire qu’une ligne d’écoute existait pour les transsexuels.» Le téléphone a commencé à sonner chez elle jour et nuit. Trente ans ...
LIRE L'ARTICLE >>
Étiquettes pour tous
La question est simplement celle-ci: d'où vient ce besoin si fort de classification et d'étiquetage ? Pour une grande partie de ma vie et sans même me rendre compte, j'ai classé et appliqué toutes ces étiquettes qui me sont rendues disponibles. Sauf que quelque chose a changé, j'ai commencé à comprendre une réalité beaucoup plus complexe en termes de sexualité humaine, où il n'y a que les "hommes" qui aiment les "femmes" et vice versa, les "hommes" qui aiment les "hommes" et ...
LIRE L'ARTICLE >>
Tant qu’à faire autant bien faire.
Une transition est un voyage vers l'harmonisation du corps et de l'esprit car la nature est parfois facétieuse quand elle fait le grand écart entre l'anatomie et l'identité obligeant des hommes et des femmes à transgresser les critères considères comme socialement acceptables. Nous voilà donc décalées, un esprit féminin dans un corps de mâle ou l'inverse... La faute à pas d'chance me direz vous ? Et si au contraire, c'était une opportunité incongrue et singulière d’annihiler les paradoxes, de dépasser nos visions ...
LIRE L'ARTICLE >>
Fille ou Garçon mon sexe n’est pas mon genre
Suis-je belle (la suite) ? L’illusion (du) travesti
TransKind n° 5
De l’art de ne pas afficher sa transition
La prise en charge de la transidentité – Héloïse SCHNEIDER
40 ans de transition ? Quand une oisillonne apprend à voler
Groupe de travail gouvernemental sur les Trans
Marie-Marcelle, la Mère Teresa des transsexuels
Étiquettes pour tous
Tant qu’à faire autant bien faire.

5 responses to Singulier/Pluriel

  1. Claire B. a écrit le 7 juillet 2014

    Merci Cyane pour cet article, il exprime exactement ce que j’ai ressenti lors de mes premières sorties, les débuts de ma transition. Ces étapes nous paraissent insurmontables sur le moment, pourtant par la suite on se demande ce qui pouvait bien nous terrifier à ce point. Au point de se refuser le droit d’exister, alors que l’on avait l’intime conviction que nous vivions une vie par procuration…

  2. yukarie a écrit le 8 juillet 2014

    beau partage d’expérience qui va m’être utile très bientôt
    Et c’est tellement bien dit.

  3. Alexia Reborn a écrit le 9 juillet 2014

    Bonjour à toutes et tous, bravo Cyane pour ce récit qui reflète une vérité pour beaucoup d’entre nous. Oui il y a beaucoup d’angoisse, appréhension aux premières sorties, mais c’est normal. Que celle qui n’a jamais ressenti cela jette la première pierre! Avant “d’oser” sortir, il y a tout un travail à faire: sur soi, psychologique, choix de la tenue en fonction d’où on va etc…Mais surtout c’est d’avoir confiance en nous, être assez forte pour passer outre le regard et la pensée des gens. Ce n’est pas si simple. Du reste, les femmes” bio” sont un peu dans le même contexte… Avant de sortir, beaucoup se regardent mille fois dans le miroir, retouche le maquillage, se vrillent sur elles-mêmes pour regarder leurs pieds, mollets, voir si les bas ou collants sont à leur convenance ou pas filés, aspect général, suis-je belle? présentable? etc…Pour nous il en est de même mais bien plus prononcé car nous ne sommes pas des femmes “bio”. Alors prenez confiance en vous, en la femme que vous êtes, lancez vous! Et surtout, soyez sobre mais coquettes, simples, soyez identiques aux femmes dehors; et là vous avez toutes les chances de bien passer. Allez, bises à toutes, courage. Si vous voulez, je suis sur Face Book : alexia reborn.

  4. Sophie a écrit le 28 juillet 2014

    j’adore l’image du miroir

  5. michèle a écrit le 2 octobre 2014

    Un grand bravo pour la finesse et la justesse dans la description des affres par lesquels nous passons. Alexia a raison d’ajouter que le processus de se “jeter à l’eau” ne peut se faire qu’avec préparation afin de parer au risque d’être “démasquée ” et par contre coup écœurée et anéantie.
    Passing + mental = reconnaissance de son identité féminine par tous.L’un ne vas pas sans l’autre !
    Merci encore pour ton témoignage, je suis sûre que nourrie de toutes ces contributions, un jour je plancherai sur le sujet…
    Bises

Leave a reply

You must be logged in to post a comment.

X
- Entrez votre position -
- or -